Mais qui est-il? Un  centaure mythique fendant les vagues d’un fleuve qui lui murmure ses chansons?   Honoré lors de la  91e cérémonie des Oscars a récompensé, dimanche, pour sa musique dans Black Panther,  au  Dolby Theater d’Hollywood, à Los Angeles, Baaba Maal est la voix d’une génération, le souffle d’un fleuve qui est à ses riverains ce que le jourdain fut pour la tribu de Moïse à l’assaut de la terre promise.
Quand, au milieu des années 90, les porte-drapeaux du printemps culturel et politique Poular s’éteignaient les uns après les autres, dans la prison mouroir de Oualata, c’est sa frêle voix de rossignol qu’on entendit s’élevant plus haut que les baobabs (Goumboode) centenaires de Guédé pour entonner ce couplet devenu le cri de ralliement d’une génération : «Allah Rokunoomi Demngal, Pulaar Kay ko Demngal», traduit littéralement en «Dieu m’a donné une langue, le poular est une langue».
Aussitôt apparu, aussitôt interdit par la censure. C’était une période de braise et de bouillonnement culturel. La poésie poular, apolitique depuis des décennies, cessa subitement avec les hommages dithyrambiques aux belles dames, aux zébus et aux épopées pour se consacrer à la politique.
Alors qu’il était recherché, l’immense poète Mourtodo,réussit miraculeusement à traverser le fleuve sous un prête-nom mais non sans avoir forcé les portes de l’immortalité avec sa célèbre réplique : «Je ne veux pas du paradis si on n’y parle pas le poular». Alors que le Fouta pleurait Tène Youssouf Gueye, auteur de l’inoxydable «Rella et les voies de l’honneur», Baaba Maal franchissait de nouveau le fleuve en sens contraire par le poste de Boghé. Accueilli par un impressionnant défilé de chevaux, l’enfant de Douéra est hébergé par Sy Hadi, un mécène qui en payera le prix, deux ans plus tard, par une brutale déportation au Sénégal.
A Boghé les 16 et 17 juillet 1986, Baaba Maal chanta devant une foule hystérique son célèbre hommage à une ville qui entretient avec lui des liens particuliers. Il se dit que ce sont les idées Boghéennes charriées par les zéphyrs caresssant le lac Djinthiou qui lui ont inspiré «Yaakare ma artu», une chanson nostalgique qui se traduit ainsi, brut de coffrage: «l’espoir reviendra».
Dans la même année, Ibrahima Sarr, l’intellectuel de la résistance, livra aux stations de radio «Fouta, sa inaama», provoquant de nouvelles censures. En octobre 1987, trois officiers sont exécutés des suites d’un procès expéditif pour coup d’Etat présumé. Le prétexte était tout trouvé pour poursuivre une purge des négro-africains dans l’administration et l’armée déjà entamée depuis la publication du manifeste en 1986.
Trois ans plus tard, le fleuve s’embrasait et l’un des grands amis et mécènes de Baaba Maal, Bathia Bayla Fall, est lui aussi déporté. La chanson “Yaadou Thiatta” rend hommage à cette amitié tout en célébrant l’espoir aujourd’hui retrouvé.
Aujourd’hui, cette époque bouillante a accouché de la paix des braves.  De nouveau la paix règne sur les rives droites et gauches, le Dieri et le Walo, la terre de Hamé Mody Birome Komé et celle de  Penda Sarr de Ngawlé, qui ont inspiré à Baaba Maal son épitre “Ibrahima” chanté devant Nelson Mandela à sa libération et reprise dans le Wakanda.  Une chanson consacrée aux Oscars américains,  qui sonne comme un viatique, un cri de liberté, une sorte de “funana” de l’esclave cap-verdien dans le coeur des négro-américains  comme dans celui de tous les peuples à la recherche d’un idéal, d’un jourdain.

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